« Je ne reviendrai certainement plus jamais dans cette clinique. Le culte du végétarisme. C’est une sorte de religion médiocre, un faux ascétisme, une morale sordide et sordidement hypocrite. Le naturisme. Je suis là depuis deux semaines et mon comportement les étonne. Ne pas être comme tout le monde, être malade, se sentir mal, c’est le scandale. Ici c’est une clinique pour gens sains ou pour des maladies raisonnables. Je fais ce qu’on appelle une sorte de dépression, une chute de tension. Je dois partir quand-même. On m’aurait gardé si j’avais eu une maladie normale, une maladie saine, mais oui ne pas être médiocre c’est un crime, c’est le crime.» (Eugène Ionesco — Journal en miettes, Gallimard, 2007, p. 177).
Le dernier refuge de l’aspiration à la différence qui se défend contre la médiocrité, le refuge dans la maladie, nous est nié, refusé, non seulement par la médecine moderne qui nous soumet aux mêmes doses universelles d’antidépressifs, sans s’intéresser au sujet que nous sommes, seulement aux symptômes, mais aussi par les formes dites alternatives de “guérison ” – le naturisme, la méditation, le yoga – qui aspirent naïvement à la dissolution du sujet et qui ignorent totalement le symptôme, aucune des deux n’accordant droit de cité à la souffrance. Pourquoi la souffrance est-elle si vivement répudiée autant par la médecine moderne avec ses analgésiques que par les formes alternatives de guérison, avec leur systèmes d’anéantissement du Moi-porteur de souffrance? C’est parce que la souffrance oblige à la solitude, état privilégié où l’on se retourne vers soi et l’on se remet en question, alors que le bonheur se vit toujours à plusieurs, se réclame partagé comme un gâteau d’anniversaire et qu’il oblige à la fuite vers le lieu commun. La souffrance est singulière, exceptionnelle, certitude dernière de notre unicité, rempart encore non conquis par les grandes idéologies, seul recoin de notre existence privée encore protégé contre la tyrannie du public. La souffrance est incompatible avec la promesse de jouissance immédiate et inconditionnelle que le monde postmoderne a faite aux masses, après la disparition de l’individu. Parce qu’il ne faut pas se tromper : l’individu est disparu avec la Renaissance et il a été remplacé par les masses lors de l’industrialisation et avec la confiance du modernisme dans le progrès. Avec l’individu ont disparu les malades et ce ne sont que les maladies qui sont restées.