“Quant à nos excès érotiques, je les dénonçais maintenant comme une preuve de recroquevillement sur la cellule conjugale. Notre intimité abjecte de l’année dernière, disais-je à Rebecca, n’avait son origine que dans notre peur du dehors. Nous jouions avec nos excréments pour mieux nous couper du monde, nous suffire à nous-mêmes. Nous avons poussé le goût du renfermement jusqu’à ses dernières conséquences. Que reste-t-il à faire à deux, sinon se renifler, rire stupidement de ses pets, épouser le pauvre rythme de sa machinerie organique. Voilà où conduit l’érotisme conjugal; à un immense goût de la merde par peur du grand large.” (Pascal Bruckner – Lunes de fiel, Éditions du seuil, 1981, p. 131, 2è paragraphe)
L’érotisme conjugal souffre d’un mal fatal: l’opression de la mémoire sous le regne de la continuité. Ce qui le ronge et le putrifie, c’est la certitude de l’inévitable répétition. La mémoire, dans ce cas, n’est pas évocatrice nourricière de nostalgies, mais bourreau de l’esprit de découverte. À la fébrilité devant l’inconnu l’on substitue le spectre du revenant du trop familier. L’érotisme conjugal est excessif dans son abandon inéluctable au “rythme de la machinerie organique”, il est excessif dans son espoir jamais satisfait de réinvention de soi. Alors que l’érotisme des amants transgresse et se nourrit ainsi de l’interdiction, l’érotisme conjugal la secrète comme une toxine. Le premier repose sur l’évasion, le dernier, sur l’emprisonnement.