“Ma vie s’est arrêtée à vingt ans. La suite n’a été que réminiscences sans fin, comme un long corridor tortueux plongé dans la pénombre, et qui ne mène nulle part. Pourtant, il fallait que je continue à vivre. Il fallait que j’accueille, l’une après l’autre, ces journées vides, que je laisse le temps se dévider en vain. J’ai fait alors de nombreuses erreurs. Non, pour être honnête, il me semble que je n,ai fait que des erreurs. À cette époque, je vivais complètement rétirée à l’intérieur de moi. J’avais l’impression de vivre seule, au fond d’un puits profond. Je maudissais et haïssais tout ce qu’il y avait au dehors. De temps en temps, je sortais de mon puits et je faisais semblant de vivre. J’acceptais ce qui se présentait, je traversais le monde sans éprouver la moindre sensation.” (Haruki Murakami – Kafka sur le rivage, Éditions 10/18, p. 536)
J’ai ouvert ce livre il y a 15 minutes, après être revenu d’une sortie dans un café obscur sur le plateau, où j’ai fait, moi aussi, semblant d’être, d’exister, de vivre. Ça n’est peut-être qu’une coincidence, d’autant plus que je ne me suis pas vraiment arrêté au premier paragraphe et que j’ai continué en quête de quelque chose de plus révélateur…et je me suis arrêté ici, à ce bout de texte, où je me suis retrouvé en tant qu’être perdu, égaré, invisible et aveugle en même temps. Moi aussi, je me vis à l’intérieur et je me meurs dans la “socialisation”, ce semblant d’être dans le monde, ce mot chien qui mord dans le silence et dans l’esprit, pour cracher ensuite le vénin du divertissement. Socialiser nos angoisses: voilà ce qui ajoute du grotesque à l’absurde, du ridicule au pénible, de l’hystérie à la souffrance.
Les livres parlent, je vous le dis, il faut juste les écouter.